En juin 2026, l'INRS a publié dans Références en Santé au Travail (n° 186) une étude analysant 324 malaises mortels survenus au travail entre le 1er septembre 2023 et le 28 février 2025. Elle confirme un constat que peu d'entreprises ont intégré : le premier risque mortel au travail n'est ni la chute, ni la machine — c'est le malaise. Et la seule variable sur laquelle l'entreprise peut agir dans les minutes qui suivent porte un nom : le sauveteur secouriste du travail.
Près de 6 accidents du travail mortels sur 10 sont des malaises
En 2024, l'Assurance maladie a reconnu environ 760 décès accidentels en lien avec le travail. Près de 60 % de ces accidents du travail mortels sont ce que l'INRS appelle des malaises mortels : des décès survenus sur le lieu ou à l'occasion du travail sans cause externe identifiée — ni traumatisme, ni hémorragie, ni intoxication, ni électrocution.
En volume : 438 cas en 2023, 447 en 2024.
Les données de l'Assurance maladie ne permettent pas d'analyser les circonstances de ces décès. C'est pourquoi l'INRS s'appuie sur sa base Epicea (Études de prévention par l'informatisation des comptes rendus d'accidents), alimentée par les enquêtes des contrôleurs de sécurité et ingénieurs-conseils des Carsat, de la Cramif et des CGSS. Depuis juillet 2023, dans le cadre d'un programme national de l'Assurance maladie – Risques professionnels, tout accident du travail mortel doit faire l'objet d'une enquête et être enregistré dans cette base.
Qui meurt, où, et quand
Le portrait dressé par l'étude est net.
La tranche 50-60 ans représente à elle seule 53 % des victimes. Les intérimaires comptent pour 8 % des cas.
Les métiers
Plus de 150 métiers sont identifiés dans l'étude. Trois ressortent :
- Conducteurs de poids lourds et de camions : 15 % — la profession la plus représentée, devant toutes les autres
- Agents d'entretien (bureaux, hôtels, établissements) : 3 %
- Métiers qualifiés du bâtiment, gros œuvre : 3 %
Fait notable et en hausse par rapport à l'étude précédente : les directeurs et cadres supérieurs représentent 8 % des victimes, avec un âge médian identique de 53 ans. Aucun secteur ne s'y distingue.
Les entreprises
Dans 37 % des cas, l'employeur comptait 10 à 50 travailleurs. Les secteurs les plus concernés : transport / eau / gaz / électricité (22 %), services, intérim, santé, nettoyage (17 %), commerce et industrie alimentaire (16 %), BTP (15 %).
Le moment
L'activité était considérée comme habituelle dans 83 % des cas. Les verbes les plus fréquents décrivant l'activité en cours : faire une pause (17 %), préparer / organiser (12 %), utiliser, faire fonctionner, conduire (11 %), se déplacer à pied (11 %). 16 % des malaises mortels surviennent entre 20 h et 7 h.
Plus de 8 fois sur 10, c'est une mort subite cardiaque
82 % des malaises mortels enregistrés remplissent les critères de définition de la mort subite cardiaque : un décès survenant dans l'heure suivant le début des symptômes en présence d'un témoin.
Le délai entre les premiers signes et le décès est de quelques minutes ou quelques dizaines de minutes. 259 travailleurs, soit 80 %, sont décédés sur leur lieu de travail.
Les hypothèses de causes retenues : infarctus du myocarde, AVC, rupture d'anévrisme, embolie pulmonaire. Les rares autopsies pratiquées mettent en évidence des pathologies cardiovasculaires, essentiellement des infarctus.
Le point le plus contre-intuitif : la majorité des travailleurs ne se connaissait aucune maladie cardiovasculaire préexistante. La littérature citée par l'INRS le confirme : chez une victime de mort subite cardiaque sur deux, aucune maladie cardiovasculaire préalable n'était connue.
Autrement dit : le profil « à risque » n'existe pas en pratique. Vos salariés apparemment en bonne santé sont concernés.
Les signes d'alerte existent. Ils sont ignorés.
Dans 25 % des cas seulement, l'enquête mentionne un ou plusieurs signes prodromiques. Quand il y en a, c'est la douleur thoracique qui domine (18 % des cas symptomatiques) — mais dans 28 % des cas, la seule plainte formulée aura été « ne pas se sentir bien ».
Et l'étude relève un point critique : plusieurs travailleurs ont ignoré des signes d'alerte dans les heures ou les jours précédant le malaise, voire ont refusé que les secours soient appelés à l'apparition des symptômes.
Or les travaux du Pr Eloi Marijon (Ann Intern Med, 2016) montrent que la moitié des victimes avait présenté une douleur thoracique ou une dyspnée dans les quatre semaines précédant le décès, avec une récurrence dans les 24 heures chez 93 % d'entre elles.
L'appel des secours à ce stade peut multiplier les chances de survie par sept. C'est là que se joue tout l'enjeu de la sensibilisation, au-delà du seul SST.
Ce que l'INRS attend du premier témoin
Face à un arrêt cardiaque, l'INRS identifie trois éléments décisifs dans la chaîne des secours :
- Reconnaître immédiatement l'arrêt cardiaque pour appeler ou faire appeler les secours au plus vite
- Réaliser correctement la réanimation cardio-pulmonaire (RCP)
- Utiliser précocement un défibrillateur
Les preuves scientifiques mobilisées sont solides :
- La RCP pratiquée par un témoin, même non sauveteur, augmente le taux de survie (Yan et al., Crit Care, 2020).
- L'utilisation d'un défibrillateur, fût-ce par un témoin non formé, multiplie par deux les chances de survie tout en diminuant le risque de séquelles (Pollack et al., Circulation, 2018).
- En l'absence d'actions immédiates et adaptées, environ un seul patient sur dix survit (Marijon et al., The Lancet, 2023).
Conclusion de l'INRS : le rôle des SST est central en termes d'évaluation, de bilan aux services d'urgence et de gestes de premiers secours. Et une formation ou une sensibilisation sont fondamentales, tout travailleur pouvant être amené à être le premier témoin d'un malaise.
Les défaillances constatées : ce qui ne fonctionne pas dans les entreprises
Sur la période étudiée, au moins 13 cas révèlent des dysfonctionnements dans la chaîne d'alerte et de secours :
- appel d'un collègue non formé aux premiers secours ;
- long délai entre la constatation du malaise et le contact des secours ;
- dysfonctionnement ou mauvaise utilisation du défibrillateur.
L'étude portant sur 2012-2023 relevait déjà : arrêt cardiorespiratoire non reconnu comme tel, retard important dans l'alerte, méconnaissance du fonctionnement du défibrillateur.
Ajoutons le point le plus dérangeant : 73 % des travailleurs étaient seuls au moment du malaise — non seulement du fait de leur activité, mais aussi, précise l'INRS, suite à leur mise au repos et à l'écart lors de l'apparition de signes prodromiques.
Ce que les Carsat préconisent après un décès
Dans 238 cas sur 324, soit 73 %, une ou plusieurs mesures de prévention ont été préconisées. Elles se répartissent en quatre axes.
- Amélioration de la prévention des risques professionnels (DUERP, analyse des AT)
- Amélioration de l'organisation des secours
- Accompagnement psychologique des collègues
- Suivi de l'état de santé des travailleurs
Sur l'organisation des secours, les préconisations des agents des Carsat portent notamment sur :
- l'établissement et la formalisation de la conduite à tenir en cas d'accident ou de malaise ;
- la formation de sauveteurs secouristes du travail ou l'augmentation de leur effectif ;
- la dotation en matériel de premiers secours, dont l'acquisition d'un défibrillateur.
Ces mesures sont demandées après le décès. Rien ne vous empêche de les mettre en place avant.
Les référentiels évoluent : les directives ERC 2025
En 2025, l'European Resuscitation Council a modifié ses directives : dès constatation d'un trouble de la conscience, l'alerte aux secours prime, et le primo-répondant des services d'urgence guide le témoin dans l'évaluation de la situation, la RCP et l'emploi du défibrillateur.
L'ERC insiste sur le caractère fondamental des gestes de premiers secours de base (basic life support) et promeut le concept de citoyen sauveteur plutôt que de simple témoin. Ces évolutions sont en attente d'implémentation dans les référentiels français de SST.
L'Académie nationale de médecine (rapport 18-10, 2018) et l'ERC plaident de concert pour que tout un chacun ait a minima des connaissances de base sur la RCP et le défibrillateur.
Défibrillateur et travail isolé : les deux angles morts
Le défibrillateur
L'INRS rappelle que l'emplacement du ou des défibrillateurs doit être connu et signalé. À défaut — notamment lors de déplacements — la base nationale Geo'DAE et les applications de géolocalisation permettent d'y pallier.
Côté réglementation, le décret n° 2025-1167 du 5 décembre 2025, en vigueur depuis le 7 décembre 2025, redessine la liste des établissements recevant du public tenus de s'équiper : il ajoute notamment les salles de danse et de jeux, les aéroports et les gares routières, et introduit pour les ERP de 5e catégorie deux critères cumulatifs — une durée d'implantation supérieure à trois mois et un seuil minimal de fréquentation, restant à fixer par arrêté.
Attention à la lecture qui en est souvent faite : ce texte vise les ERP. Pour une entreprise privée n'accueillant pas de public, l'obligation d'équipement n'est pas explicite — elle découle de l'évaluation des risques professionnels et de l'obligation générale de sécurité de l'employeur. L'INRS note d'ailleurs que, suite à des accidents du travail mortels, quelques entreprises envisagent d'équiper de défibrillateurs l'ensemble de leur flotte de véhicules professionnels.
Le travail isolé
17 % des victimes peuvent être considérées comme des travailleurs isolés. Quand le travail isolé ne peut être évité, l'INRS (ED 6288) rappelle qu'un dispositif d'alerte est indispensable, que son fonctionnement doit être connu des travailleurs et régulièrement vérifié. Et que l'arrivée tardive d'un tiers pour la levée de doute obère les chances de survie.
Ce que PREVENTIRISK vous propose
Depuis 2015, PREVENTIRISK forme les sauveteurs secouristes du travail de NGE, VINCI, PAPREC, KEOLIS, ERAMET et BYES. Organisme certifié Qualiopi, fondé par un ancien sapeur-pompier de Paris, avec un réseau de formateurs en France.
Face au constat de l'INRS, trois réponses :
- Formation SST — 14 h : former ou augmenter votre effectif de secouristes. Exactement ce que préconisent les Carsat.
- MAC SST — 7 h tous les 24 mois : entretenir la compétence, corriger les réflexes dangereux comme la mise à l'écart, intégrer les évolutions des référentiels.
- Sensibilisation « premier témoin » — 2 h : pour l'ensemble de vos salariés. Reconnaître les signes d'alerte, alerter tôt, savoir où se trouve le défibrillateur.
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